Tic tac tic tac

Je n’ai pas compté les jours, mais on m’a dit que j’avais (déjà) fait la moitié de mon voyage.

Je n’ai pas vu le temps passer ; je n’ai fait qu’admirer les paysages, les pays et les visages. Je n’ai pas eu le temps de penser au temps, et c’est tant mieux. Je n’arrive pas tellement non plus à penser à ce qui m’attend, à ce qui se passera quand le temps sera venu, qu’il sera passé. Quand il sera temps de faire les comptes, par exemple.

Cela m’a pris du temps, de pouvoir m’accorder du temps ; de pouvoir m’en donner sans m’en vouloir. Et tout ce temps passé à essayer de ne penser qu’au présent me donne aujourd’hui une nouvelle dimension de liberté ; que je convoitais tant.

J’en ai vu passer des sommets, tant que je ne pourrai les nommer ; j’en admiré des soleils se couchant en me levant, des levants en me couchant, et vice et versa ; j’ai fixé plus d’horizons que d’objectifs ; j’ai marché, foulé, nagé, médité… ; j’ai inondé mon palais de saveurs, infusé mes sens de couleurs et d’odeurs, imbibé ma peau de soleil et ma mémoire de merveilles. Je n’ai pas vu le temps passer, mais depuis que je sais que le compte à rebours à débuter, il commence déjà à me manquer. Ce temps auquel hier encore je ne pensais pas…

Partout où j’ai posé pieds j’ai élu domicile. C’est aussi facile. C’est une question d’adaptation, et de lectures de codes. Nous avons tous des codes en commun, c’est d’ailleurs assez fascinant. J’ai visité quelques pays, j’y ai rencontré des voyageurs venant de multiples ailleurs. Nous avons tous cette manie de hocher la tête pour approuver la première bouchée d’un plat quand nous le trouvons à notre gout. Sourire assez longtemps à un visage fermé le transformera quasiment infailliblement en sourire, peu importe que l’on soit en Norvège ou au Vietnam. On se demande toujours d’où l’on vient quand on se rencontre, comme si notre origine faisait partie intégrante de notre identité au point de nous identifier complètement. J’entends souvent que mon anglais est très hollandais, voir allemand ; mais on ne me prête quasiment jamais la nationalité française de premier abord. Ça ne me dérange pas, je suis pas particulièrement attachée à une nationalité. Mes racines prennent tous leurs sens dans les branches que je porte et pousse ; bien plus que dans les nœuds enfouis sous terre. Tout en reconnaissant et chérissant la valeur des racines qui ont nourri mon ascension, je préfère me présenter et me projeter dans ce que je pousse plutôt que dans ce qu’il s’est passé. Mon actif se nourrit de ce passif, et mes actions de mes passions.

Le compte à rebours a commencé ; et j’essaye de ne pas m’en inquiéter. Tout comme je ne m’en veux pas de ne plus toujours savoir mettre de date, lieu ni nom sur des souvenirs olfactifs récoltés au fil de mes balades. Je suis heureuse d’avoir quelque chose à chérir, sans forcément savoir l’identifier. J’espère que j’aurai les mots pour les raconter, les partager, les revivre aussi. Je pense que jamais je n’ai possédé quelque chose comme je possède mes souvenirs. Sans étiquette ni squelette, ils ne vivent pourtant que dans ma tête. Mais jamais je n’ai eu la sensation de posséder quelque chose d’aussi précieux. Ces essences récoltées vont et viennent dans mon esprit, donnant ainsi une dynamique infini à ce voyage. Un souffle chaud marin, une jus de mangue, l’envolée d’un aigle dans une vallée immense, l’effluve de fruits au détour d’une rue vietnamienne, l’appel d’une maman mouton à ses petits, un éclat de cacao dans une bouchée d’acai, une tranche fondante de saumon, l’eau gelé d’un fjord glissant entre mes doigts, … Tout est fragile et pourtant si présent.

Je pensais que l’appartenance et la possession étaient des choses physiques, que l’on pouvait définir. Il me semble aujourd’hui que cela est faux. Ce que je suis ne cesse d’évoluer, et je ne pense pas pouvoir le réduire à ce que je porte dans mon sac à dos. Ni mon short préféré ni mon passeport ne me définissent. Si je savais vous expliquer ce que représente pour moi la saveur d’un thé au gingembre ou le parfum de la lavande, alors vous sauriez qui je suis. Un souvenir construit avec un inconnu qui se révèle âme sœur me définit davantage qu’une valeur inculquée dans ma petite enfance. Les choix que je fais, mes attitudes, mes actions et tout ce qui en découle me définissent davantage que mon identité sociale, si seulement j’arrive à me détacher de celle-ci pour aller à la rencontre de me sens et de mes intuitions. Nos valeurs et nos manières peuvent différer, et cette différence est souvent source d’incompréhension et de conflits insolvables. Mais quand je donne une chance à mes sens et intuitions de prendre le dessus, mon expérience  jusqu’ici me prouve que j’ai bien plus à partager que ce que je pensais. Je me redéfini et m’accompli davantage dans chaque rencontre que je fais, mon apprentissage est infini. Moi qui pensais savoir beaucoup, je n’ai jamais eu aussi soif d’apprendre.

 

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