Cigale

Les journées de transit sont toujours des moments de pause, d’observation plus que de reflexion.

Je prends toujours conscience de ma taille lorsque je voyage : le trafic dans la ville, pour accéder à un aéroport ; bondé de gens que je n’ai jamais vu et que je ne reverrai sans doute jamais. Tous anonymes, mais avec au moins une chose en commun. Nous avons été au même endroit au même moment ; pourtant nous n’avons surement pas vécu cet instant de la même façon. Au milieu d’un ballet d’avions qui se croisent et joignent des bouts de monde, moi, minus, je me ballade ; comme une fourmi – ou plutôt une cigale.

Je suis assise entre deux portes d’aéroport. Certains courent en essayer de rattraper la trotteuse d’une montre probablement fausse. Il y a ceux qui posent des cartes pour faire passer les minutes, ceux qui préparent déjà l’atterrissage en épluchant leurs guides touristiques ; d’autres tournent en rond au rythme de la musique qui bourdonne dans leurs oreilles… Il y a ce moine, pieds-nus, assis en paix et qui contemple la scène. Je ne saurai dire s’il est présent ou s’il plane déjà.

Je suis heureuse de m’envoler pour le Laos. Bien que j’essaye de toujours me laisser surprendre par un pays plutôt que d’en attendre quelque chose, je dois avouer que la dimension spirituelle du Laos a une signification particulière. J’espère apprendre du bouddhisme et des Laos en général; atteindre un nouveau niveau de pensée et élargir mes horizons. Fouler des terres que la globalisation où la globalisation ne s’est pas encore tout à fait abîmée …

J’ai pris un mini van hier, pour rentrer de Kanchanaburi. Je me suis retrouvée dans un espace confiné et à peu près climatisé entourée de soldats et d’un moine. Chacun regardait droit devant – ce que je jugeais vide semblait remplir leur esprit ; et je me suis demandé ce à quoi ils pouvaient penser. J’imagine que la tête d’un moine a des fonctionnements et des raisonnements différents de ceux d’un soldat ; mais au fond peut être pas. Peut-être que comme moi ils ne pensaient qu’à ce simili cuir qui colle aux fesses, à cette clim qui sent l’humidité et aux compétences de conduite limitée de notre chauffeur – chauffard.   Pourquoi faudrait-il que nous pensions différemment ? Nos expériences et conclusions sont différentes, mais au fond nous sommes les mêmes machines. Nos cultures et éducations pourtant formatent et conditionnent nos machines, et en font des robots qui s’éloignent parfois tant les unes des autres que nous arrivons à un point où nous ne pouvons même plus nous comprendre, ni même vivre ensemble. C’est étonnant, cet automatisme à nous retranche, cette incapacité à connecter avec l’autre, cette méfiance qui nous empêche d’avancer.

Comment notre culture et notre pensée peuvent-elles manipuler nos sens et besoins les plus primitifs au point de nous tourner les uns contre les autres ? N’y a-t-il aucune chance pour une culture humaine, un point commun qui nous réunirait tous et pourrait éventuellement nous unir ?

Au cours des dernières semaines, mon expérience de différentes cultures m’a permis d’approfondir au moins la connaissance de ma propre culture. Je suis impatiente, j’aime la structure et l’efficacité. J’aime la nature et ce qu’elle me fait ressentir ; mais j’aime aussi doucher ma peau poisseuse – un mélange de sueur et d’anti moustiques – à la fin de la journée. J’aime être en constante découverte de saveurs, d’odeurs et couleurs ; mais un de mes moments culinaires préférés reste le pain au chocolat parfait que j’ai mangé à Tokyo. C’est terrible à dire ; mais c’est de retrouver cette saveur d’enfance à l’autre bout de la planète qui m’a ému, plus que de manger le meilleur sushi au thon de ma vie. Je suis sensiblement attachée à ma culture. Pour autant, je ne pense pas que cela m’empêche de profiter ni de m’ouvrir à d’autres modèles. Je marche pieds nus partout – même sur un cafard l’autre jour – je me plie avec bonheur aux rythmes et habitudes des locaux que j’ai la chance de côtoyer ; je fais la queue pour prendre le métro et je mange des nouilles sautées dans la rue sur les marchés, je me douche dans des pièces sans fenêtre en compagnie de mille pattes, et je dors dans des draps qui ne sentent pas bon comme la lessive de Maman. Je vis tout cela comme une expérimentation, et c’est sans doute pour cela que j’arrive à mettre mes habitudes de côté pour arriver à profiter de toutes ces différences.

Pour autant, dans les zones de transit que sont les aéroports ; l’un de mes premiers reflexes demeure toujours d’aller me parfumer au Duty Free avec l’une des fragrances qui me ramènent à la maison. Je choisis souvent Kenzo. Ça sent la maison, ça sent bon.

J’aime tout ce que ce voyage me fait ressentir, mais je reste avec un doute : si cela devait durer plus longtemps, est-ce que je le  vivrai de la même façon ? Est-ce que ce n’est pas de savoir que je vais rentrer qui m’ouvre à découvrir, à repousser mes limites et à vivre autrement ? Est-ce que ce n’est pas parce que je sais que j’ai une maison qui sent bon que j’arrive à vivre dans d’autres conditions pour un temps donné ? Je ne pense pas que je pourrai vivre partout. Je peux voyager partout, mettre de côté ma culture et mes habitudes ; mais je ne pense pas que je puisse les oublier ni même en changer de façon durable. Pas toute seule en tous cas.

S’il est une chose que je suis heureuse d’avoir découverte à mon propos au cours de mes ballades, c’est que je n’ai plus besoin de faire les choses seule. De tous mes chapitres en solitaire, ce voyage est surement le plus constructif ; il est celui qui me permet de passer sereinement à une nouvelle dimension. Je suis complète, car je ne suis plus solitaire.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s